Nijinskoff also known as Frédéric Werlé

Frédéric Werlé.Texte de Gaëlle Jeannard :
 
Frédéric Werlé, bonjour. Vous êtes né le 6 septembre 1964 à Sarcelles. Vous êtes danseur, chorégraphe, écrivain, vidéaste, Dj, mais aussi coordinateur et directeur artistique d'évènements.
 Vous aimez, entre autre et dans le désordre, la poésie et les soupe de fruits knorr, le second degré et votre sac vert en toile de l'armée, la folie douce et la tragédie du quotidien, Jean Renoir et le coca.
 Vous avez un parcours que d'aucuns qualifient de caméléon, inclassable et hors norme. En effet, vous avez été l'interprète des plus grands, de Philippe Découflé à Régine Chopinot, en passant par Angelin Preljocaj et Josette Baïz. Vous avez créé la compagnie Iritis en 1995, une compagnie de fabrication artisanale de spectacles vivants, dites-vous, au sein de laquelle vous été le chorégraphe-metteur-en-scène et interprète d'une quinzaine de pièce. Vous êtes l'auteur du magnifique « journal d'un danseur et feuilles volantes » paru en 2011 aux éditions Micadanses. Vous avez également travaillé au sein de l'Atelier de Recherche Expérimentale et  Physique du CNCDC de Chateauvallon, et avez été artiste associé à l'Etoile du Nord, théâtre parisien.

Vous mêlez, dans vos créations, Frédéric, l'intime et le social, la fragilité de l'existence à travers une prose absurde et dramatique. A la fois gratte poil et gratte ciel, vous y épinglez les « affres du métier » et la tentative du rapport amoureux, vous y racontez la petite histoire des rapports humains, à travers un constat souvent vachard auquel vous opposez votre insatiable espérance, et votre désir, citadelle imprenable du possible. Rien d'inaltérable, ni d'incompressible, on sent le tout fragile, ne tenant qu'à un très fin fil, et l'on jubile d'autant plus des petites victoires, de petites merveilles que vous faites éclore à force d'endurance, et d'amour de toutes les danses. Un amour qui, je vous cite, « pousse à gagner les combats ». Un amour que vous objectez d'un clin d'oeil orgelet à Pietralagale et P. Dupont, et aussi à Christine, celle qui s'occupe de votre dossier à Pôle Emploi.
 La parole est au cœur de votre travail, et l'écrit en est une forme indissociable. Qu'ils composent vos spectacles ou les ouvertures de saisons pour lesquels on vous sollicite, qu'ils remplissent vos carnets ou fassent naitre l'Art-throse, une revue genre étoile filante dont vous avez été l'instigateur et le directeur de la rédaction, les mots battent la pulsation de votre souffle vital, en cri d'existence syncopé, en miroir brisé renvoyant vos milles reflets.

Dans votre recueil « journal d'un danseur et feuilles volantes », vous évoquez avec ironie le milieu, le tient bon, la barre, et le vent qui fait tournoyer les grands noms du métier dans un jeu de chaises musicales dont on ne comprend pas bien les règles. Le vent qui fait tournoyer la jupe des sacs plastiques aussi. Eux dansent, les sacs, les feuilles, les papiers de pepito, ils dansent comme vous, entre macadam et firmament, poussés par le même vent. Un vent fripon dirait l'un, un ventripotant ajouterait-on. Au fil des pages de votre recueil, on voit se déposer la lie de la mélancolie, on vous entre-aperçoit Sisyphe et on se prend pour Camus, à vous imaginez heureux.

Vous épluchez autant que fuyez actualité dans laquelle vous n'êtes pas, et... Bon, faut dire aussi que vous n'êtes pas facile facile : Vous ne buvez pas d'alcool, vous ne voulez pas coucher pour réussir, vous refusez toutes les offres de Christine, la pauvre, qui fait du mieux qu'elle peut. C'était quand même pas si mal ce job de gogo danseur dans un casino... Et quand Anne Delbée et Jean Pomarès vous ont proposés du travail, vous leur avez préféré New-York, où Maguy Marin ne vous a d'ailleurs pas laisser partir, vous retenant comme elle l'a fait avec les cordons de la bourse que vous demandiez. Elle avait compris, Maguy, qu'un danseur comme vous, qu'un homme comme vous, ça ne se laisse pas filer. Non, Fred, si vous me pardonnez ce diminutif, comme vous le dites, vous n'êtes pas Fred Astaire, vous n'êtes pas le danseur du dessus (terrible traduction de 'Top Hat', on est d'accord). Vous Fred, vous êtes un Werlé, et vous savez ce que signifie Werlé ? Non, vous ne le savez pas, n'est-ce pas ? Et bien Werlé est un nom de famille d'origine alsacienne, dérivé d'un autre qui veut dire « vrai, véridique », et qui servait de surnom aux hommes honnêtes et sincères. Werlé est d'ailleurs un nom que l'on retrouve dans l'annuaire militaire des valeureux officiers, ou encore dans celui qui répertorie les titulaires d'un brevet d'invention ou les décorés de la légion d'honneur. Alors, c'est vrai ce que dit Christine, vous n'êtes pas facile facile, vous ne surfez pas sur les ailes de la danse (traduction terrible bis, cette fois de 'Swing time'). Non, vous, vous avez choisi l'intégrité, celle qui ne correspond à aucun code ROME. Dès lors, vous brassez votre écume sensible d'écrans en plateaux, de textes en mouvements, les vagues tout au bord des yeux, et le rire à portée de nostalgie.

En fait, l'annonce que Christine aurait pu vous proposer, c'est celle de l'explorateur Ernest Shackleton pour l'Expédition Endurance, du nom du trois mâts britannique qui a tenté de rejoindre l'antarctique. Parue dans les journaux le 1er janvier 1914 cette annonce disait "Recherche hommes pour voyage périlleux. Bas salaire. Froid glacial. Longs mois de totale obscurité. Danger permanent. Retour non garanti. Honneur et reconnaissance en cas de succès." Parce que c'est cela votre parcours, plus proche de l'Odyssée de l'endurance que du mignon caméléon ô combien inclassable. Et s'il fallait parler de vos mille couleurs, alors parlons plutôt de Technicolor, une des premières pièces dans laquelle vous ayez dansé. Technicolor... Un mot qui vous caractérise peut-être, en ce qu'il désigne ce spectacle « un peu bordélique » comme vous l'avez écrit dans votre journal. En ce qu'il désigne aussi un des procédés de films en couleur, appelé la synthèse additive et utilisé dans les écrans lcd et vidéoprojecteurs. Oui Frédéric Werlé, vous entendez bien, je vous traite de synthèse additive. Et je dis, que comme très peu, vous avez le don de mêler les couleurs existantes pour en faire surgir la votre propre, tout à fait singulière malgré l'immensité de la palette à portée. Et quand on connait votre goût pour la vidéo tout cela prend vite du sens. Précisons également que le premier film réalisé en technicolor est « The Gulf between », court-métrage muet, histoire d'amour contrarié par un capitaine de la marine... et bim, revoilà Shackelton et surtout, se dévoile là un lien évident avec votre pièce vidéo « le baiser du pont ». Et puisque vous dites de votre travail qu'il est basé sur l'entre-deux... et que le Gulf est between... on est pas mal là en terme de convergeances, non ? Bon le top aurait été que vous ayez en plus été champion de golf mais bon... je pense qu'on tient là assez d'élément pour filer tout de même la comparaison.

Avant de conclure, j'ajouterai encore un mot Frédéric, pour vous dire les rires et les larmes qui ont traversé mes recherches pour l'écriture de ce billet. Souvent, j'ai pensé à Henri Michaux et à son poème « Clown », je cite « Un jour.
 Un jour, bientôt peut-être.
 Un jour j’arracherai l’ancre qui tient mon navire loin des mers. 
Avec la sorte de courage qu’il faut pour être rien et rien que rien,
 Je lâcherai ce qui paraissait m’être indissolublement proche.
 Je le trancherai, je le renverserai, je le romprai, je le ferai dégringoler.
D’un coup dégorgeant ma misérable pudeur, mes misérables combinaisons et enchaînements « de fil en aiguille ».
 Vidé de l’abcès d’être quelqu’un, je boirai à nouveau l’espace nourricier.
A coup de ridicules, de déchéances (qu’est-ce que la déchéance ?), par éclatement, par vide, par une totale dissipation-dérision-purgation, j’expulserai de moi la forme qu’on croyait si bien attachée, composée, coordonnée, assortie à mon entourage et à mes semblables, si dignes, si  dignes mes semblables.
Réduit à une humilité de catastrophe, à un nivellement parfait comme après une intense trouille.
Ramené au-dessous de toute mesure à mon rang réel, au rang infime que je ne sais quelle idée-ambition m’avait fait déserter.
Anéanti quant à la hauteur, quant à l’estime.
Perdu en un endroit lointain (ou même pas), sans nom, sans identité. »

Souvent j'ai aussi pensé à l'auteur compositeur interprète Bertrand Belin dont vous aimez, je le sais, beaucoup le travail. Et si par hasard, il vous arrivait un jour de vous demander Y'en a t il / y'en a t il un / pour me dire / qui je suis venu / rejoindre, alors je vous répondrai : C'est nous que je vous êtes venus rejoindre, ou plutôt c'est nous qui vous rejoignons, tous ceux qui comme vous nourrissent l'espoir fou, je vous cite « qu'Art et culture soit en osmose avec la vie de la cité, entièrement confondu avec le social, ancré dans la politique au sens étymologique du terme. »

Et je finirai sur vos mots :
 « Bougez le popotin
 Sortez de votre tribu
 tuez le conformisme
 Eteignez la télévision
 allumez les regards »

« Ne jetez pas le danseur avec l'eau du bain, il y a encore beaucoup à faire »